« Et ils sont comment, tes clients ? »
- Circé

- 24 avr.
- 2 min de lecture

« Et ils sont comment, les clients ? Tu dois en avoir des… enfin tu vois, hein ? »
C’est une des questions que les clients me posent le plus. Elle m’interloquait, au début, cette question. Je la trouvais assez absurde. Je me suis demandée s’ils s’inquiétaient pour moi, avec tous ces chiffres de violences contre les travailleurs du sexe. Je trouvais ça mignon. Et puis chouette qu’ils soient aussi bien informés.
Mais souvent, elle était suivie d’une autre question, sous-entendue. « Et moi ? »
C’était pour eux qu’ils s’inquiétaient, pas pour moi.
Ce qui rend tout ça délicieusement paradoxal, en fait. Un des seuls points communs que je leur trouve, à ces clients-là, c’est cette inquiétude : « Dis-moi que je suis unique. Dis-moi que je suis bien, moi. Dis-moi que je suis mieux. » Pas tous, mais la plupart, ils viennent chercher chez nous le droit d’exister, le droit d’être aimable, le rêve d’être préféré. Une certaine individualité. Et c’est là que ça me frustre parce que c’est absolument un travail que j’ai envie de faire dans le mien. Voir ce qui est beau en eux et le leur montrer. S’émerveiller de l’aimable. Étreindre la masculinité blessée. Mais souvent, ceux qui sont bloqués dans cette question ont du mal à l’entendre, à se dévoiler. Bloqués dans la ridicule et dégueulasse compétition incessante de la masculinité toxique. « Où j’en suis ? Je suis le mieux ? Je te fais jouir le plus ? Où est ma médaille ? » Cette masculinité qui ne fait du bien à personne et particulièrement pas à eux.
J’admire le courage qu’ils ont de venir vers nous avec leur question. J’admire la résilience qui va chercher à rassurer tant bien que mal le petit garçon terrorisé de ne pas être assez. On trouve des miracles à des endroits étranges et ça arrive dans le travail du sexe plus souvent qu’à son tour.
Sinon, si c’est une vraie question, mes clients, c’est des hommes qui me paient pour de l’intimité. C’est tout. De toutes sortes. Mais souvent avec une question pressante qui n’arrive pas à se poser : « Est-ce que j’ai le droit d’exister ? Suis-je aimable ? » Et, même si il n’y a qu’eux qui puissent y répondre pour qu’elle soit moins envahissante, c’est un honneur que d’être choisie pour essayer de les y mener.

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